Les contes de l’asile

Contes de l’asile : Qui est normal ?

Je voudrais te dire qu’au bout de l’impossible on n’est jamais seul, ou plutôt, on l’est tellement que rien n’est vrai… et pourtant !
Tu es fou, je suis fou, nous sommes fous.
Fou, mais il y a du vrai dans nos délires,
il y a un reste de réel dans nos vies qu’il faut apprivoiser !

– poème d’un anonyme, patient de l’hôpital psychiatrique

 

Un jour de sesshin, Philippe [Coupey], me regardant manger, me dit : « on dirait que tu n’es pas très normale… », me comparant à Eric, pratiquant schizophrène qui mangeait à la table à coté.

Qu’est ce qui est normal ?!… Et voilà que me viennent à l’esprit, et le ‘Dino’, et Charly et les autres…

 


 

Par exemple, savez-vous qui est ‘le Dino’ ?

Il a été conçu à l’hôpital psychiatrique pendant la dernière guerre, au travers un grillage qui séparait les hommes de femmes dans une cour du service. Elle, sa mère, sous traitement permanent des neuroleptiques puissants du moment pour calmer son agitation psychotique délirante, l’a porté et mis au monde, difforme et arriéré mental. Il survivra ainsi soixante ans dans nos murs.

Alain, c’était son prénom, le « Dino », le surnom que nous lui avions attribué, nous les soignants de l’hôpital psychiatrique, à cause de l’atrophie de ses bras, dont il se servait comme de petites ailes battant l’air, au gré d’une démarche incertaine, par bonds et chutes successives… Un visage aussi étroit que la réflexion et les idées qu’il n’avait pas, des cris permanents assourdissants, inarticulés, pouvant faire penser à ceux d’un kakatoès, exprimant peut-être la colère, la douleur, fixé qu’il était, Alain, sur le sol des humains dont il faisait à peine partie, dans notre considération…

S’occuper du Dino : une galère épuisante au quotidien pour nous les soignants. Le laver, l’habiller, le faire manger, le coucher, le museler, le ‘camisoler’, le contraindre à toutes sortes d’actions normales et convenables, le modeler malgré l’inouï de son incroyable pas possible à vivre… Combien de fois n’avons nous pas rêver de l’écorcher vif, de l’étouffer, de l’abandonner à ses crises effrayantes d’épilepsie…

Bref stopper tout ça, ce spectacle imposé…Son sexe, aussi bizarre que le reste de son anatomie, qu’il posait sur nos pages de rapports infirmiers, pour nous forcer à s’occuper de lui dans l’instant, sa merde étalée en nappe pestilentielle dans les couloirs, sa bave d’hépatique essuyée régulièrement sur nos cols de blouse, sa façon de manger absolument répugnante par à-coup comme un gros lézard, sa peau écaillée, pelant, sa violence calmée à la seringue…

Oui présent Alain, archi-présent tous les jours de l’année dans l’insupportable…, nous motivant désir d’assassinat, de haine, de peur, de culpabilité, de colère ; bref, que des sentiments et impressions extrêmes tapies dans la noirceur de nos âmes et lui, nous forçant à le reconnaître…C’était un tyrannosaure nous dévorant impitoyablement le moindre attendrissement du cœur à son égard…

Un matin, comme ça, Alain, il est mort …On m’a dit comme ça… « Alain, il est mort… » Un blanc, une sorte de ‘knock-out’ dans mon esprit. Et au milieu de cet espace, je l’ai vu, j’en suis sûr, s’envoler tel un ange avec de vraies ailes blanches ou plutôt rosées ou même orangées irisées de lumière subtile dans une gerbe de petits rires cristallins, enfantins, joyeux…délivré de ses lourdeurs et des nôtres et surtout dans cet état, d’un ego qu’il n’avait jamais manifesté.

Penser à lui, aujourd’hui m’accompagne d’un incroyable soutien. De l’autre coté de notre visible, à l’inverse de sa terrible définition terrestre, il est un pur esprit de lumière. Qui pourrait croire à suivre l’enseignement d’un « Dino ».

Mais quel enseignement ? Ne tiendrait-il pas en deux mots : « saisir ou rejeter » ?

Cela ne rappelle-t-il pas cet enseignement du Bouddha ?

Ceux qui me voient dans ma forme
ou croient m’entendre dans le son de ma voix
s’engagent dans l’erreur,
ceux-là ne voient pas le Tatagatha.

Sutra du Diamant, chap. XXVI

Et, attribuer une espèce de mauvais karma de l’humanité à un Dino, nous éviterait-il de regarder notre jeu primaire « aimer/rejeter » ?

 


 

Et Michel, la peur enfantine qui déchaîne la force brute ?

 

Un enfant maltraité dès la naissance, retiré de sa famille, mais tout aussi maltraité là où il fut placé… Il devient alors pure angoisse permanente et exclusive, et se réfugie dans une psychose pour s’en échapper. Alors, l’extérieur devient son intérieur, ses sentiments et ceux des autres se confondent, par exemple : si l’autre a peur, cela devient sa peur, comme celle qu’il a ressentie lorsqu’il était menacé.

Michel était un patient au QI impressionnant de petitesse, au service d’une masse colossale, un King Kong personnifié. Sa façon de ne pas comprendre les situations déclenchait chez lui des déploiements de force qui nous laissaient, nous les soignants cois de trouille pure…A l’origine, il était un bûcheron s’étant marginalisé en ne sortant plus de la forêt. C’est un fourgon de trente flics qu’il a fallu quand il a été repéré, …lui, maniant la hache comme s’il s’agissait d’une canne de majorette : les mecs, ils ont eu du mal à le capturer, le Michel… Puis le grand singe de la forêt a atterri dans notre service…

On obéissait à beaucoup de ses désirs immédiats parce qu’on avait trop peur de lui, après qu’il eut blessé très sérieusement deux de nos collègues (enfoncement de la cage thoracique, fracture de la mâchoire…) et pourtant ces collègues-là ce n’était pas des demi-portions non plus. Un jour, je restai seul dans le service, très imprudemment : « Tiens, je vais préparer les petits déjeuners.. » Tout à coup, je me retourne et vois Michel derrière moi, les poings serrés le long de son énorme corps…

– J’sais pas pourquoi, me dit-il, j’ai envie de te défoncer la gueule, alors y faut que je l’fasse !
– Mimi, que je lui dis, avant toute chose, on pourrait boire un café, rien que tous les deux, regarde, c’est prêt, et tu me dirais ce que tu ressens.
– Ouais, d’accord, et le voilà qui s’explique. Quand je vois quelqu’un qui a peur, ça me fait peur, alors j’dégomme tout. ‘Y a que l’orage qui me fait peur et que j’sais pas dégommer !
– Et moi, je te fais peur là ?
– Ben non !
– Ben alors t’as qu’à pas m’dégommer !
– Bon d’accord ! Merci pour le café, j’ai jamais été invité…ça fait bizarre, et ça fait pas peur. J’suis content !

Et le voilà qui repart… Mes collègues arrivent, je m’écroule nerveusement en pleurs et tremblements irrépressibles. Pourtant ça avait été si simple de lui parler « normalement » pour lui.

 

Si les yeux ne se ferment pas,
les rêves disparaissent d’eux-mêmes.

Shinjinmei de Maître Sosan

Dans l’urgence, le geste avant le geste. Hors contexte, l’ego invente sa peur, met en place le car de flics, les camisoles, et les chambres d’isolement. Et lorsque la peur est déguisée, on s’invente des censures, des catégories, des étiquettes de mauvaise vie, d’anormalités, qui autorisent le rejet, la réclusion de l’autre.

 


 

Le ‘pas normal’ de Françoise était la puissance de sa haine pour tout ce qui venait de l’autre, chez qui elle ne voyait que le rejet.

 

Elle vit à l’HP depuis son adolescence, rejeté par son milieu familial pour troubles caractériels graves. Elle a aujourd’hui une cinquantaine d’années…En fait, Françoise a contracté une poliomyélite à l’age de 18 mois, qui l’a laissée entièrement paralysée des deux jambes. Sa mère jugera inconcevable ce handicap, vis à vis de la jolie petite fille ( la seule de la famille et tant désirée) qu’elle aurait dû avoir… A partir de ce moment, la maman devient un bourreau de rejet.

D’humiliation en violence, et de violence en désir d’assassinat, Françoise devient ombrageuse et sauvage, et est capable d’attaquer les enfants dans les bacs à sable, les mord et les étreint sévèrement avec la force de ses bras très puissants… Sa méchanceté s’affine face à la différence que tous les autres lui renvoient, qu’elle désire tant et déteste tout à la fois…

Avec Françoise ma relation a été marquante : elle m’aimait bien, donc elle voulait me casser ! Plusieurs fois, je me suis fait attaquer dangereusement, avec arrachage de cheveux, griffures de tigresse au visage, etc.… Souvent, après ces crises, je lui demandais pourquoi : elle me répondait qu’elle ne pouvait pas faire autrement quand elle aimait un peu…Sans doute avait-elle intégré la violence de sa mère comme une forme d’amour. Elle était pétrie de ça Françoise !…

Malgré les difficultés qu’elle occasionnait dans toute forme de relation, je décide un jour avec une autre collègue de la sortir au restaurant, elle qui n’est pas sortable, car, en plus du reste, elle est d’une incroyable disgrâce, la laideur même, un repoussoir personnifié. Je l’ai vue un peu heureuse durant cette sortie, avec un pauvre sourire édenté, mais sourire quand même, et pas désagréable !

Et puis Françoise a eu besoin d’aller aux toilettes. Je l’accompagne, poussant son fauteuil ; une dame, très jolie retient la porte à son passage et lui dit, il est vrai, avec une condescendance bien marquée : « je vous en prie madaaame… » et Françoise, relevant immédiatement le rejet policé de sa différence, dit du haut de la sécurité de la beauté de cette femme, de répondre : « Eh, pouffiasse, je t’ai rien demandé, va don’ t’faire foutre !… » Interloquée autant que cette personne, j’ai failli lâcher le fauteuil de honte, et puis tout bas je lui dis « t’as raison, c’est une vraie pétasse celle-là ! » Et Françoise de m’adresser une vraie rigolade, puis les larmes lui montant aux yeux, elle me prit la main pour l’embrasser.

 

Cette fois, c’est elle qui m’a aidée.

 


 

Enfin, Charly, qui s’était réfugié dans un monde imaginaire pour échapper à sa propre douleur.

Charly a été élevé dans un capharnaüm de relations familiales déviées : la sœur étant un peu la mère, la mère pouvant être une amoureuse, de même sa nièce, et le père incestueux. Il en avait conçu une horreur des contacts physiques, et avait remplacé le monde réel par un monde céleste illustré par une dualité ange-démon.

Dans nos dossiers à l’hôpital psychiatrique, il est froidement étiqueté par les divers médecins qui l’ont rencontré, comme patient « schizophrène habité de délires mystiques, dangerosité latente »… « Tu le sais bien, p’tite sœur, que je ne suis rien de tout ça ! » disait-il…

« Rébecca », il m’a toujours appelée ainsi, rapport à un temps où nous aurions vécu en tant que frère et sœur dans l’enfer des camps de concentration selon lui …Jamais je n’ai songé à me rebeller contre cette identité sortie de lui. Accepter, c’était pouvoir communiquer avec lui. C’est vrai, il se mettait dans des colères foudroyantes, « parce qu’il n’y avait plus d’ordre, que rien n’était respecté », disait-il.

– Vous ne voyez donc rien, tas d’ignorants !
Doucement je lui demandais – Quoi Charly ?
– Tu peux pas faire semblant, p’tite sœur, de ne pas remarquer que tous les jours les autres marchent sur tes ailes d’ange, les salissent… Et pourquoi chaque spectacle d’un rayon de soleil dans ce service est tout de suite avili d’une décoration nulle qui tue toute tentative de l’autre monde de nous toucher un peu ? J’en ai marre Rébecca ! C’est vrai, je vais crever…

Nos soins de soignants autour de lui, c’était les neuroleptiques administrés sous toutes leurs formes pour qu’il souffre moins, ça rassure les soignants, ça. Il m’accueillait les jours d’injection en me disant : « Vas-y, je t’excuse petite sœur, mais j’ai choisi ma vie, ma réclusion, je regrette d’être un humain, c’est tout. Je ne serais jamais guéri, je n’irai jamais mieux. »

Moi, l’infirmière, j’ai toujours hésité à appliquer mes soins pour lui. Je les ai faites malgré tout, les injections, à cause de l’accord tacite entre nous.

Un jour, j’ai du changer de service, le cœur serré de quitter Charly, entre autre.

Le temps est passé, je me suis trouvé durant une période en difficulté au travail, les collègues, bref, ça n’allait pas. Sortant des locaux un soir, au bout du gazon, Charly dans le noir, immobile. Surprise que j’étais – il ne sortait jamais, peur de l’extérieur il avait…Parvenue à sa hauteur, il me dit : « Ah, enfin ! Te voilà, je t’attendais, tu m’as appelé ? », « Non. », « Mais si, tiens, cadeau pour te redonner espoir ! » et il me tend de son bras décharné, un as de cœur.

 


 

Je suis là dans la cour de récréation, et un jeu de marelle
à moitié dessiné avec des bouts de craies
permet quelques prouesses pour aller jusqu’au ciel
le corps en équilibre entre jeu et vérité

– Monique, patiente de l’hôpital psychiatrique

 


 

Alors, « pas normal » ?

 

– Le Dino, qui nous rappelait sans cesse notre dualité « aimer/ rejeter » ?
– Michel, qui rejetait le « pas aimant » qui faisait peur, et réagissait avant que l’autre ne le frappe ?
– Françoise, qui traque le « pas aimant » de l’autre ?
– Et Charly, qui travestit le réel des parodies d’amour qui ne l’ont pas construit par une dualité ange-démon imaginaire ?

Je ne suis étrangère à aucun des quatre, à aucune de ces souffrances. Eux ne les maquillent pas. Nous, nous passons beaucoup de temps et consommons beaucoup d’énergie à cela. Maître Deshimaru, ne rappelait-il pas souvent : « nous sommes tous des mini-fous ! » J’ai pallié pendant longtemps à ce ressenti de souffrances, les miennes cette fois, par une fuite dans le sommeil ou par des pleurs de rage.

Le jour où tout cela s’est assis face au mur, j’ai vécu un ennui fondamental, massif et en même temps une évidence de mieux vivable dans cet instant : avec la posture/respiration devenue confiante (et rassurante inconsciemment), et la présence telle quelle de ceux qui montrent et guident. Je suis donc revenu malgré l’ennui. Après l’ennui, ça été la colère vis à vis des objets de souffrance qui revenaient en conscience, mais toujours avec la référence de confiance dans la posture vivante, respirante.

Et puis ces objets, cause des souffrances enfouies, n’ont plus été vus comme dangereux : sans objet, sans consistance ! La violence calmée, les moteurs de colère (= les cicatrices de souffrances) restent et sont utilisables maintenant pour quelque chose de fructueux au service de souffrances et « d’anormalités » que je peux comprendre.

Et, alors, vous… Qu’avez vous envie d’en dire ?

Florence